Pour l’atelier d’écriture d’Alexandra. En s’inspirant d’une photo de MH Malfait, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

Les 43 habitants de la petite bourgade s’étaient réunis dans la grange de Napoléon Pelletier, le maire désigné de la présente saison. La maison de Jules Simard avait été soulevée la veille par la montagne, défonçant les fondations et faisant craquer toutes les structures, les murs et les plafonds. Elle était maintenant inhabitable, comme l’avaient été récemment trois autres maisons détruites en périphérie de la petite municipalité. La situation était préoccupante.
Depuis cinq ans, la montagne gagnait du terrain au rythme soutenu d’un mètre par semaine. D’immenses pierres, sortaient du sol à cette cadence infernale. Auparavant, les habitants s’étaient habitués à l’expulsion printanière des pierres dans les champs, poussées par les cycles de gel et de dégel, mais on ne s’expliquait pas qu’elles émergent maintenant toute l’année et qu’elles soient si immenses, lourdes et dévastatrices pour tout ce qui se trouvait au-dessus.
Napoléon décréta, avec l’appui de la population, qu’ils mettraient tous l’épaule à la roue, pour reloger Jule Simard dans une nouvelle maison plus au centre de la bourgade, mais personne n’était dupe. À ce rythme, plus aucune maison ne serait habitable d’ici dix ans.
— Je pense que nous sommes à la croisée des chemins, dit Napoléon. Soit on trouve une solution pour empêcher ces pierres de défoncer nos maisons, soit on ferme définitivement le village et on va reconstruire plus loin.
— Mais ce sera à recommencer là-bas aussi, dans quelque temps lui répondit Laurence Simoneau, la femme de Jules. Ces immenses pierres poussent maintenant partout, sans qu’on ne sache trop pourquoi. C’est à croire que la terre se rebelle contre nous pour tout ce qu’on lui a fait subir. Peut-être devrions-nous plutôt repenser notre façon de traiter la terre et adopter une approche plus harmonieuse avec notre environnement?
— À quoi pensez-vous Laurence, quand vous suggérez que l’on repense notre façon d’agir, lui demanda Napoléon, sceptique. Sommes-nous si mauvais avec nos terres?
— Mauvais, non, je ne dirais pas ça, lui répondit Laurence. Nos terres sont riches et produisent abondamment grâce à nos engrais performants. Beaucoup plus que ce que l’on peut consommer ici et c’est ce qui a fait notre richesse en revendant nos surplus au marché. Nos actions sont bonnes pour l’économie locale et nous en profitons pleinement, mais je me questionne à savoir si cette surexploitation de nos ressources aurait causé un déséquilibre dans notre écosystème et provoqué une réaction, une sorte de contre-attaque.
— Allons, Laurence, la terre n’a pas cette intelligence, rétorqua Napoléon.
— Je ne pense pas à la terre, en terme d’intelligence, mais plutôt comme un écosystème suffisamment complexe pour s’autoréguler, se rééquilibrer, s’adapter. par exemple, nous avons tous en nous des milliards et des milliards de bactéries avec lesquelles nous cohabitons sans problème, mais quand certaines d’entre elles sont néfastes pour notre corps, notre système immunitaire leur fait la guerre et quand ce n’est pas assez on lance une contre-attaque massive aux antibiotiques pour les détruire complètement. Je dis simplement que si nous devenons toxiques pour la planète, elle pourrait très bien réagir pour nous éliminer. C’est une question d’équilibre.
— C’est un peu ésotérique votre affaires, Laurence. Et vous suggérez quoi?
— Produisons uniquement pour nos besoins, pas pour nous enrichir au dépend d’un futur incertain pour ceux qui suivront. Cessons ces fertilisants qui forcent nos terres à donner plus que ce qu’elles pourraient donner naturellement. Construisons nos maisons, pour qu’elles flottent sur le sol et s’ajustent aux mouvements générés par les pierres qui émergent. Faisons un avec notre environnement, adaptons-nous sans être une menace.
Des voix s’élevèrent dans la foule. Les avis divergeaient et chacun exprimait ouvertement son opinion à ses voisins. Certains étaient fermement contre la proposition de Laurence, trop peu rationnelle selon eux et allant à l’encontre de leur intérêt financier. D’autres croyaient que c’était une approche à essayer. Il fallait bien essayer quelque chose après tout. C’était un peu cacophonique, tous parlant en même temps.
— Personne ne m’empêchera de cultiver mon champs comme je l’aurai décidé, dit Stéphane Beaumier.
— Si on continue comme ça on n’aura bientôt plus aucun champs à cultiver lui rétorqua Simon Désautel du tac au tac.
— Allons, allons, un peu de silence svp, lança Napoléon d’une voix forte. Calmez-vous. Il est clair que ce sujet nous divise, mais nous nous sommes toujours comportés de façon démocratique. Je propose qu’on tienne demain un vote à ce sujet. D’ici là, je vous invite à bien réfléchir à l’impact de votre décision. Je vous rappelle que notre devoir démocratique de citoyen est aussi de se rallier au vœux de la majorité. Retournez chez vous et revenez demain matin, à 8h.
Ils revinrent à la grange le lendemain matin pour le vote secret. Napoléon, à titre de maire, s’était abstenu de voter pour conserver son impartialité. Avec deux vérificateurs ils comptèrent les votes. Le résultat était terriblement serré, 21 votes contre et 21 votes pour. Les clans se formèrent dans la pièce, attendant la suite. Dans ce genre de situation, le maire peut alors décider de l’issue du vote, mais Napoléon s’y refusait. Il reprit la parole.
— Mes chers citoyens, je comprends que ce vote nous divise et ce n’est pas souhaitable. D’ailleurs, est-ce la seule solution? Peut-être y aurait-il d’autres alternatives? Je crois que le vote était un peu prématuré et je m’excuse de vous avoir mis dans cette situation. Je propose qu’on prenne le temps de mieux réfléchir aux solutions possibles, qu’on se base sur des faits, sur la science avant de prendre une décision qui aura un impact aussi significatif sur notre communauté. Prenons quelques semaines encore et…mais, mais, qu’est-ce que…
Dans un grondement sourd, les murs se mirent tout à coup à trembler, le sol se souleva et une immense pierre au dos arrondi apparue au milieu de la grange. D’une petite fissure à son sommet, un jet de fumée sulfureuse et de vapeur d’eau fut projetée à bonne hauteur.
— Pssssschhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh, semblait dire la baleine minérale, je suis là et je vous écoute.
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