Pour l’atelier d’écriture d’Alexandra. En s’inspirant d’une photo de Fred Hedin, écrire un court texte, juste pour le plaisir d’écrire.

Julien était devenu mime un peu par la force des choses. Muet depuis sa naissance, ses parents lui avaient appris le langage des signes, mais ce mode de communication a ses limites parce que c’est une langue peu parlée, enfin…vous comprenez ce que je veux dire.
Julien était secrètement tombé amoureux d’une jeune femme qu’il voyait presque tous les matins Chez Marcel, installée à la même petite table ronde à la porte du bistro et buvant lentement son café, perdue dans ses pensées. Il ne savait trop comment l’aborder et surtout comment lui exprimer ce débordement d’émotions qui gonflait son cœur dès qu’il la voyait. Dans le langage des signes on peut exprimer la joie, la peur, la colère, le chagrin, se dire soucieux, ému, dire « je t’aime », mais comment dire à cette femme que son sourire est aussi doux qu’un lever de soleil rougeâtre par une journée de canicule, que son parfum enveloppant nous transporte dès qu’on l’approche et qu’il s’attache ensuite à notre âme comme une trace d’éternité gravée sur nos cœurs. Comment lui dire que ses pieds délicats chaussés d’escarpins noirs sont une affriolante continuité de ses jambes au galbe parfait, que cette jolie couette de cheveux rebelle lui retombant systématiquement sur le front à la moindre brise lui donne cet air coquin et frondeur si charmant. Comment lui dire que son cou mince et élancé lui confère l’élégance d’une princesse des mille et une nuits, que ses lèvres faisant une petite moue quand elle porte la tasse à sa bouche ressemblent à un doux baiser donné à l’élu de son cœur. Comment lui dire que ses yeux verts ouvrent la porte de son âme et donnent envie de s’y engouffrer. Julien ne savait pas mettre en signe, tous ces mots qui virevoltaient dans sa tête.
Vêtu de son chandail rayé, son visage peint de blanc et ses yeux maquillés noir, Julien s’était installé au coin de la rue, comme à son habitude. Après avoir déposé par terre un chapeau noir renversé, destiné à recueillir les dons d’appréciation des passants, il grimpa sur sa caisse de bois et débuta son spectacle. De ses mains gantées de blanc, il traça dans le vide un énorme cœur de hauteur d’homme. Il abaissa ensuite lentement en son milieu une longue fermeture éclair invisible avant de s’y immiscer en un mouvement fluide, tel un danseur émérite. Ses deux mains sur la poitrine et les yeux tournés vers le ciel, il exagéra une immense respiration de bonheur. Pointant ses yeux de deux doigts en victoire, il les redirigea ensuite vers la jeune femme assise à la table du bistro. Puis, il se pencha pour cueillir une fleur imaginaire qu’il observa avec attention et porta délicatement à son nez pour en apprécier le parfum sublime en exprimant un large sourire de satisfaction. Penchant son corps bien bas, la main tendue devant lui, il présenta de loin sa fleur à celle qui faisait battre son cœur.
Elle éclata de rire, tandis que quelques passants l’applaudirent, amusés.
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