Flocons de Bonheur

On le pourchasse, on se l'achète, on le cherche chez l'autre, dans son regard, dans ses gestes. On vogue de plaisirs en plaisirs sans vraiment le toucher. Mais qu'est-ce donc alors que le bonheur?

— Vous vous intéressez aux livres anciens, on dirait.

Sentant qu’on s’adressait à elle, la jeune fille se retourna.

Un monsieur aux yeux rieurs, confortablement assis dans un vieux fauteuil de cuir de la même couleur que son veston en tweed la regardait d’un air moqueur.

Refermant le livre, tout en gardant le pouce à la page en cours de lecture, elle lui sourit en retour, rougissant légèrement.

— Oui, j’aime bien les vieux livres. Je trouve qu’ils nous plongent dans un autre monde plus…comment dire…plus contemplatif. Un monde où on prenait davantage le temps de vivre.

Regardant par la fenêtre, comme perdue dans ses pensées elle continua.

— Je pense être née à la mauvaise époque. Tout va si vite aujourd’hui!

— Ah Oui, c’est ce qu’on dit en effet mademoiselle, mais ici, je peux vous assurer que le temps se déroule à un autre rythme. Je viens ici à tous les matins pour bouquiner et prendre un thé. Mon ami, M. Nadeau, que je connais depuis plus de deux décennies maintenant, ne bouscule jamais personne pour qu’ils achètent. Son plaisir est ailleurs. Comme moi, il aime les livres et partager son bonheur de voyager dans sa tête.

Il fit une pause, en l’observant.

— C’est la première fois que je vous vois ici. Vous êtes de passage à Québec?

— On vient tout juste d’aménager dans la région, ma mère, ma sœur et moi. J’aime bien parcourir les rues, les commerces et m’imprégner de la région, comme un chat qui explore son territoire, dit-elle, une étincelle dans les yeux et amusée par cette image.

— Vous allez aimer le Vieux-Québec alors. Ses rues pavées et ses constructions historiques. Les gens pressés vont ailleurs. Ici, on savoure le temps qui passe, on pourrait même dire qu’on arrête le temps.

Elle jeta un oeil au livre qu’il avait en main.

— Vous lisez quoi?

Jetant un coup d’oeil sur son livre, il releva la tête en souriant.

— Ah ça…c’est Ulysse. Un livre étonnant et passionnant écrit en 1922 par James Joyce. Vous connaissez?

— Non, désolée.

— Vous n’avez pas à être désolée. Il y a tant et tant de livres qu’on ne peut tous les avoir lus. Un des chapitres les plus connus fait 69 pages découpées en huit paragraphes seulement et, tenez-vous bien, sans aucune ponctuation.

— Oh là là…Ça doit être difficile à lire.

— Non, en fait, justement pas. L’idée de l’auteur était de reproduire le monologue intérieur d’un personnage, une femme, pas d’un point de vue extérieur ou narratif, mais plutôt en exprimant le cheminement de ses pensées intimes. C’est une œuvre magistrale. Je vous la recommande vivement.

— Merci pour la suggestion, je retiens le titre. Bon, je dois y aller maintenant. Je vous souhaite une belle journée.

Il se leva et lui tendit la main.

— Je vous souhaite également une excellente journée mademoiselle. Je m’appelle Antoine. N’hésitez pas à repasser pour discuter, je suis ici, à tous les matins.

— Merci. Mon nom est Janelle. Ce fut un plaisir d’échanger avec vous.

Elle remit le livre à sa place et reparti explorer les rues du Vieux-Québec.

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