J’aime beaucoup sortir au petit matin pour ma marche matinale.
J’assiste au lever du soleil, au réveil de la vie qui se met progressivement en branle, aux bruits familiers qui apparaissent les uns après les autres.
Le weekend, j’aime étirer un peu plus le moment en allant marcher le long du canal de Chambly. J’aime entendre le bruit des chutes au loin. C’est à la fois bruyant et silencieux. C’est le silence de l’homme surtout qui marque sa présence. Un peu plus loin, je passe devant un cimetière, bordé de champs et d’une forêt, plus loin. Ce matin, une corneille m’appelait de son cri rauque.
Perchée sur une pierre tombale au pied de laquelle avaient été déposée un bouquet de fleurs fraîches, elle me criait « viens par ici, viens par ici ». Je me suis d’abord arrêté, puis je me suis approché. Me voyant venir, la corneille s’est envolée jusqu’à une branche d’arbre, plus haut, continuant à crier, mais je n’écoutais plus ce qu’elle disait. Sur la pierre, on pouvait lire « Françoise 1915 – 2006 ». Pas mal, me suis-je dit. À l’université, plus de 90, c’est un A+, alors bravo Françoise. J’ai poursuivi mon exploration un peu plus loin et progressivement, j’ai été envahi d’une sorte de mélancolie. Sur une pierre, on pouvait lire Marcel, époux de Thérèse 1932-1965. C’est jeune pour mourir. Sur la même pierre, on lisait Claude 1949-1950 et Simone 1956-1965. Beaucoup de douleur pour Thérèse, ai-je pensé. Elle a perdu son mari et deux enfants en bas âge.
La plus grande douleur de la perte d’un être cher, me suis-je dit, c’est la perte de ce qui n’aura pas été. Partie à 9 ans, Simone n’aura été qu’une enfant. Elle n’aura pas connu l’amour, la vie de couple, elle n’aura pas fondé sa propre famille, sa vie aura été trop courte, ces futurs possibles se sont évaporés à sa mort. Un peu plus loin, je vois la pierre tombale d’une petite voisine, décédée à 5 ans en 1996. C’était l’amie de ma fille qui avait le même âge à l’époque. Ma fille est devenue une belle jeune femme de 18 ans maintenant. Probablement que ma voisine doit penser souvent à cet enfant qu’elle a perdu. Voyant ma fille passer devant chez elle, peut-être se dit-elle que la sienne, sa fille, aurait aussi été une belle grande fille, mais tout cela, ne demeurera qu’un rêve inachevé. Ce futur n’aura pas été.
J’ai repris ma marche alors que le soleil m’éclaboussait le visage et j’ai fermé les yeux quelques secondes, pour savourer l’instant. J’ai alors entendu une outarde passer en criant furieusement. J’ai ouvert les yeux. Elle volait toute seule. Son cri semblait empreint d’anxiété. Elle avait sans doute perdu sa bande et cherchait à la retrouver. Je le lui souhaite.
Et puis, j’ai repensé à ces futurs qui n’auront pas été et qui accompagnent nos vies. On les porte en soi, comme autant de bagages durant notre voyage terrestre, comme s’ils pouvaient être témoins de ce qui est, de ce qui se crée à chaque instant qui nous est donné. Et je me suis dit: « Est-ce que je réalise pleinement la chance qui m’est donné d’être ici, aujourd’hui ».
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