Flocons de Bonheur

On le pourchasse, on se l'achète, on le cherche chez l'autre, dans son regard, dans ses gestes. On vogue de plaisirs en plaisirs sans vraiment le toucher. Mais qu'est-ce donc alors que le bonheur?

On avait installé un banc sentinelle, au sommet d’une colline surplombant le village et destiné à veiller sur lui d’un esprit protecteur.

Ce matin-là, comme à tous les jours sans pluie, Victor escaladait lentement le sentier pour venir y prendre place. Il vint s’asseoir à droite du banc, toujours au même endroit. Il aurait pu choisir le centre, puisque personne ne venait jamais l’y rejoindre, mais c’était une forme d’espérance résiliente et de respect fondamental. Il n’avait pas cet esprit territorial et conquérant de ceux qui cherchent toujours à occuper plus d’espace, à monopoliser les conversations ou tourner l’attention et les lumières vers eux-mêmes. Il préférait s’intéresser aux autres. Il se percevait comme un passager contemplatif de la vie qui passe.

Croisant la jambe, il tira sa pipe et sa pochette de tabac de la poche droite de son manteau. Il la bourra lentement, rangea son tabac, sortit son briquet et frotta la pierre de son pouce jaunit, forçant l’étincelle qui fit jaillir une petite flamme qu’il protégea de sa main du vent léger, tout en tirant un bouffée faisant rougir le tabac. Satisfait, la pipe au bec, il étendit le bras derrière le dossier, caressant du bout des doigts le bois légèrement écorché par le temps. Il posa son regard sur le village tout en bas, où se déroulait, au petit bonheur, les activités quotidiennes et plutôt répétitives.

Cette répétition lui inspirait toujours un parfum de calme, de sécurité et de sérénité.

On y voyait le camion rouge et blanc stationné un peu plus loin et le facteur qui en était sorti, passant de porte en porte et livrant le courrier. Il reconnu Madame Gauthier qui se rendait à la boulangerie, son panier au bras, saluant ses voisins et s’arrêtant devant certains d’entre eux pour échanger quelques mots. Derrière une maison, un enfant lançait la balle à un jeune chien enjouée qui partait à la course pour la rattraper et la lui ramener. Victor se sentait comme une étoile qui regarde l’univers avec un plaisir constamment renouvelé, à la fois solitaire et solidaire.

Ailleurs, le monde était en ébullition, les chicanes, les pleurs, la peur, les guerres de mots et de maux, il savait tout cela, mais aujourd’hui il s’était donné droit à une autre journée de bonheur sans tracas.

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